Poésie façon Rimbaud

Poésie façon Rimbaud

Poésie façon Rimbaud

En fait, tout, le feu. Partout. Un feu. “Le poète est vraiment un voleur de feu”, écrit Arthur Rimbaud, c’est le 15 mai 1871, à son ami Paul Demeny. Même pas un mois plus tard, le 10 juin, il lui demanda de vérifier dans le feu les versets qu’il lui avait donnés, “brûle-la, je la veux… brûle tous les versets que j’ai été assez stupide pour lui donner. L’œuvre doit s’affiner au feu : de Virgile à Kafka, en passant par Rimbaud, ignifugé jusqu’à la vieillesse, est là l’ogive de l’énigme. Le créateur veut mettre le feu à la création : lui survivra-t-il ? Les brûlures de la Saison en Enfer, les braises, les flashes et les comètes des Illuminations : Rimbaud, un feu, incinère la grammaire pour forger l’inédit (” l’œuvre ne répond pas à une typologie fixe ni ne se reflète dans les modèles littéraires de l’époque ” est écrit par Une saison en enfer ; œuvre ” presque sans rhétorique et sans attaches ” d’un ” poète totalement indépendant ” sont les Illuminations selon Jules Laforgue). Un certain désintérêt pour la célébrité, la méfiance envers la postérité, la violence insécurisante, la violation de tout gynécée littéraire, l’insatisfaction, sont les caractères poétiques distinctifs de Rimbaud. Il regarde la littérature – même la sienne – et voit des saisons sèches, des champs brûlés, des extases asséchées. Rimbaud, c’est l’été, l’épuisement, l’éclatement du phénix. ” Il n’a pas connu la gloire durant son activité littéraire… parce qu’il se désintéressait de son œuvre, ayant à plusieurs reprises dépassé ou renié certaines phases de son parcours ” ; ” L’insatisfaction est au cœur de l’œuvre poétique de Rimbaud, et peut-être de sa propre vie. Elle découle de la difficulté d’atteindre des objectifs trop exigeants, mais aussi de l’évolution constante de ces derniers. Elle est la conséquence d’un besoin constant de se dépasser, de se mesurer à sa propre force “, écrit Olivier Bivort, professeur de littérature française à ” Ca’ Foscari “, qui a dirigé l’édition des œuvres de Rimbaud qui vient de paraître chez Marsilio (la traduction est d’Ornella Tajani). Rimbaud continue d’avoir une urgence primordiale, Rimbaud, touche l’œil de la faim, ces Œuvres sont un flambeau pour presser les résistances de notre âme (“Sur la pente de l’escarpement les anges font virevolter les robes de laine parmi les pâturages d’acier et d’émeraude”). D’autre part, le feu ne demande pas, il arrive – et ne partage pas la distance bilieuse entre l’aube et le crépuscule, il lie les choses, les brisant. Le format de cette édition est parfait, la dédicace très précise : vous pouvez l’enfiler dans votre veste et partir à la conquête du monde, pour vous perdre et vous retrouver, qui sait où.

Dans son introduction, il souligne ” l’orphelinat primordial “, l’éternelle poursuite dans le tourbillon de la vie, ” l’insatisfaction… au cœur de l’œuvre poétique de Rimbaud “. Il paraît que Rimbaud écrit en anéantissant. Quel est le caractère prioritaire de l’œuvre de Rimbaud et quelle poésie, pour la relire, l’a enthousiasmée, avec une force renouvelée ?

Il ne me semble pas qu’il y ait un “caractère primordial” dans l’oeuvre de R : elle est si diversifiée, si rapide à se reconstruire mois après mois… Je voulais insister sur le fait qu’elle est portée par une force singulière pour laquelle le poète tend constamment à se dépasser et à se distinguer des modèles de son temps (on pourrait la résumer par la formule de la lettre du “Voyant” : “la poésie sera en avant”) ; d’autre part, cet immense effort se heurte à l’insatisfaction et au sentiment d’échec, précisément pour ceux qui n’abandonnent jamais, ne se contentent jamais : le résultat est un poème en tension, toujours sur le vers de l’être défait comme un expert de voyance, de l’être anéanti (sauf dans les premiers vers, peut-être, quand le garçon s’exalte encore devant ses créations). C’est le chemin sérieux de la littérature, celui de l’obstacle et du rejet de sa propre complaisance ; une entreprise qui ne peut être supportée longtemps, dont, peut-être, l’épuisement. En ce qui me concerne (mais cela n’a évidemment aucune importance d’un point de vue critique), je m’émerveille toujours à la lecture des versets de 1872.

La poésie de Rimbaud, l’insurrection parisienne de mars 1871 : quelle part de l’œuvre du poète est influencée par l’utopie, la ” politique “, le désir d’une nouvelle société, d’être racontée avec un ” autre ” poème ?

De caractère rebelle et indépendant, R a trouvé dans les idéaux de la Commune une réponse possible à son désir (ou à son impulsion) de changement social et humain : rappelons-nous le contexte familial et provincial dans lequel il a grandi, catholique et bourgeois, objet de son rejet permanent. Que la possibilité d’un ” nouveau ” poème développé dans un climat de grand changement politique est largement vrai (voir les lettres du voyant, datées de mai 1871), mais je n’en ferais pas une conséquence directe : il ne s’est pas donné à la littérature militante, et son action se fonde avant tout sur un rejet de l’ordre (de tout ordre), et sur des aspirations idéalistes à l’harmonie universelle. Ce n’est pas un philosophe, ce n’est pas un idéologue, ce n’est pas un sociologue : c’est un poète absolu (l’adjectif est de Verlaine) qui rêve de toucher les cordes sensibles du désir, et d’expérimenter de première main toutes les voies de la perfection, y compris celle de la révolution.

Un aspect me frappe toujours : les poètes qui ont fondé le lyrisme des leurs et des temps à venir, n’ont pas publié, ou ont été indifférents à la célébrité. Je pense à Friedrich Hölderlin, Emily Dickinson, Rimbaud, qui demande à son ami Paul Demeny de brûler les versets qu’il lui a donnés. L’histoire semble refuser au poète la voix. Quelle importance avait Verlaine pour qu’on se souvienne de Rimbaud ?

Il n’est pas audacieux de dire que, sans Verlaine, notre connaissance de l’œuvre de Rimbaud serait très limitée. Non seulement parce que Verlaine a conservé de nombreuses œuvres de Rimbaud, autographiées et copiées, mais parce qu’il a travaillé à préserver la mémoire de son ami, en rassemblant des textes épars et en éditant les premières éditions : les Illuminations en 1886, les Poésies complètes en 1895. Il suffit de dire que le plus célèbre poème de Rimbaud, Le Bateau ivre, ne nous est parvenu que grâce à une copie faite par Verlaine en 1871 ; il suffit de dire que l’auteur des Poètes maudits avait été le dépositaire du manuscrit des Illuminations, ou que la Saison en enfer a été réimprimée en 1886 grâce à la copie que Rimbaud lui avait consacrée en 1873. Mais Verlaine fut aussi le premier “critique” de Rimbaud, contribuant beaucoup à l’image du génie adolescent qui fait encore rage aujourd’hui. Malgré les désaccords et les coups de feu de révolte, le souvenir de nos années passées ensemble et la qualité inégalée des écrits de Rimbaud ont incité Verlaine à défendre et à promouvoir son œuvre, intervenant à plusieurs reprises dans la presse pour corriger des erreurs, dénoncer des faux ou publier des vers nouvellement redécouverts.

L’introduction commence par citer Papini qui exalte Rimbaud : d’autre part Soffici, en 1911, a écrit la biographie du poète français. Quel rôle a joué Rimbaud dans la poésie italienne, qui n’avait pas non plus de ” Rimbaud ” ?

On pourrait peut-être reconnaître en Campana un Rimbaud italien, même si, à mon avis, il n’est guère logique de chercher des équivalents nationaux dans le domaine de l’art. Néanmoins, l’intérêt pour Rimbaud (et pour les poètes dits symbolistes français) a été très précoce en Italie : pensez à l’action de Vittorio Pica, déjà au milieu des années 1880 : c’est à Pica, par exemple, que nous devons le premier commentaire à Voyelles ! Mais c’est une voix isolée : la polémique anti-décadente qui se manifeste en Italie a de son côté d’importants critiques comme Arturo Graf, qui condamne, par exemple, la ” vacuité ” de la poésie française. Deux raisons me semblent essentielles pour expliquer la manifestation tardive d’une modernité poétique égale à celle de la poésie française en Italie : d’une part, le fait que la poésie italienne a été beaucoup plus longue que la poésie française qui est conforme aux diktats normatifs : ce n’est qu’avec d’Annunzio et Pascoli que nous pouvons voir les signes d’une certaine autonomie formelle. D’autre part, le désir d’établir une littérature nationale et civiquement responsable après la Rennaissance a probablement ralenti en Italie la constitution d’une poésie fortement individualiste comme la française. L’accueil ” positif ” de l’œuvre de Rimbaud est donc très tardif : il est le fruit de l’avant-garde historique et en particulier des écrivains florentins qui travaillent dans ” Voce ” et ” Lacerba ” à la veille de la première guerre mondiale. Nous ajoutons que, d’un point de vue critique donc, l’empreinte de Croce (hostile au symbolisme et à l’idée de poésie ” pure “) entravera la pratique de cette poésie en Italie.

Je suis un Autre” ; “déplacement de tous les sens” : comment comprendre les “règles” poétiques de Rimbaud ? L’interprétation a donné des résultats disparates : de la lecture d’un Bonnefoy à celle de Patti Smith à celle du ” maudit ” du dimanche. Je veux dire : la légende de Rimbaud, par moments, a vampé Rimbaud comme en utilisant un sextoys made in France !

Les déclarations de R sur la poésie en général et sa poésie en particulier doivent être examinées dans le contexte dans lequel elles sont faites, et non pas utilisées à tort et à travers comme des formules de passe-partout : la nôtre a le don et le plaisir de la formule, c’est évident, mais la sienne est un itinéraire si rigoureux et changeant qu’elles ont un sens limité et renvoient à des principes dont l’application doit être vérifiée ponctuellement dans les textes : On ne peut pas ignorer, par exemple, que le programme des “lettres du voyant” est entièrement prospectif, ou que les jugements exprimés dans “Alchimie du verbe” sont, au contraire, tous dirigés vers une situation passée. En 2013, une conférence a été organisée à Venise sur ce même sujet (Rimbaud poéticien, Classiques Garnier, 2015). Quant à l’impact de la “légende”, je pense qu’il est inévitable : il dure depuis des décennies (voir l’indispensable livre d’Etiemble : Le Mythe de Rimbaud, déjà en 1954 !) et il ne semble pas diminuer : notre époque est celle des icônes, des “influenceurs” mais, heureusement, Patti Smith n’est pas Chiara Ferragni !

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Gadel